des compagnons
au maghreb
Lorsque les premières expéditions musulmanes quittent l’Égypte vers l’ouest au milieu du VIIe siècle, elles ne se dirigent pas vers une terre inconnue ou marginale. Elles s’avancent au contraire vers l’une des régions les plus anciennes et les plus riches de la Méditerranée.
Depuis des siècles, le Maghreb occupe une place stratégique entre l’Orient et l’Europe et l’Afrique. Les Phéniciens y ont fondé Carthage, devenue l’une des plus grandes puissances de l’Antiquité. Les Romains ont ensuite transformé la région en l’une des provinces les plus prospères de leur empire. Quant aux Byzantins, héritiers de Rome en Orient, ils continuent encore au VIIe siècle à administrer une partie importante de ces territoires.
Le voyageur qui parcourt aujourd’hui le Maghreb découvre encore les traces de cette histoire exceptionnelle. Des immenses arènes d’El Jem aux rues pavées de Sbeïtla, des ruines majestueuses de Carthage aux vestiges de Tipasa ouverts sur la Méditerranée, jusqu’à Volubilis aux portes des montagnes marocaines, les témoignages de cette civilisation antique sont partout présents.
Ces monuments rappellent une réalité souvent oubliée : avant l’arrivée de l’Islam, le Maghreb, et notamment L’Ifriqiya, sa partie orientale, était déjà un espace profondément urbanisé, connecté aux grands réseaux commerciaux de son époque et doté d’une riche tradition intellectuelle et culturelle.
Mais derrière les villes et les monuments vivaient également d’autres acteurs essentiels de cette histoire : les peuples berbères.
Des Aurès aux montagnes du Rif, des plaines atlantiques jusqu’aux confins du Sahara, les tribus berbères formaient une mosaïque complexe de peuples, de langues et d’alliances. Certaines entretenaient des relations étroites avec les pouvoirs romains ou byzantins ; d’autres conservaient une large autonomie. Toutes allaient jouer un rôle décisif dans les siècles à venir.
Parmi les nombreuses dates qui jalonnent l’histoire du Maghreb, l’année 647 occupe une place particulière.
Cette année-là, une expédition musulmane venue d’Égypte pénètre en Ifriqiya et affronte les forces byzantines près de Sufétula, l’actuelle Sbeïtla au centre de la Tunisie.
Pour les contemporains, cet affrontement n’apparaît probablement pas comme un événement appelé à transformer durablement la région. Les Byzantins disposent encore d’importantes ressources militaires. Ils contrôlent les principales villes et conservent leur domination sur la mer Méditerranée. Rien ne laisse penser que leur présence au Maghreb touche à sa fin.
Et pourtant, quelque chose change.
L’histoire n’avance pas toujours par ruptures brutales. Sbeïtla fait partie de ces moments où un monde ancien commence à céder la place à un autre sans que personne ne puisse encore en mesurer toutes les conséquences.
Parmi les combattants présents à Sufétula se trouve un jeune homme promis à un destin exceptionnel : Abd Allah ibn al-Zubayr.
Fils du Compagnon al-Zubayr ibn al-Awwâm et petit-fils d’Abu Bakr par sa mère Asmâ’, il appartient à la première génération née après l’avènement de l’Islam.
Selon les récits historiques, alors que la bataille s’éternise et que les forces byzantines semblent tenir leurs positions, il remarque un point faible décisif : toute l’armée ennemie paraît organisée autour de son chef.
Il propose alors une manœuvre audacieuse visant directement le commandement adverse. L’attaque réussit. La disparition du chef byzantin provoque la confusion dans les rangs de son armée. Progressivement, les lignes se désorganisent et la bataille bascule en faveur des musulmans.
Au-delà de l’exploit militaire, cet épisode rappelle qu’une victoire ne dépend pas toujours du nombre ou de la puissance. Elle repose parfois sur la capacité à observer, comprendre et agir au bon moment.
Cette histoire ne se lit pas uniquement dans les livres.
Elle se découvre encore aujourd’hui à travers les paysages et les monuments du Maghreb.
Les ruines majestueuses de Sbeïtla, les arènes impressionnantes d’El Jem, les vestiges de Carthage dominant la Méditerranée, les colonnes de Volubilis au pied des montagnes marocaines ou encore les ruines de Tipasa ouvertes sur la mer racontent chacune un chapitre de cette histoire.
Pourtant, la plupart des voyageurs passent souvent à côté de ces trésors.
Chaque année, des millions de touristes visitent le Maghreb pour ses plages, son climat, sa gastronomie ou ses médinas. Peu savent qu’ils se trouvent parfois à moins d’une heure de certains des plus beaux sites archéologiques du monde méditerranéen.
Non pas parce que ces lieux manquent d’intérêt.
Mais simplement parce qu’ils sont rarement mis en avant dans les circuits touristiques classiques.
C’est là qu’un voyage prend une autre dimension lorsqu’il est préparé avec l’histoire des lieux, des itinéraires adaptés, un parcours personnalisé, …
Découvrir Sbeïtla après avoir compris son rôle dans l’histoire des premiers musulmans n’a pas la même saveur que de traverser le site sans en connaître le récit. Visiter Volubilis après avoir étudié le rôle des grandes tribus berbères permet de voir autrement ses rues et ses monuments. Admirer Carthage ou Tipasa, c’est comprendre que le Maghreb était déjà un espace profondément connecté au monde bien avant l’arrivée de l’Islam.
L’objectif n’est pas de remplacer les plaisirs du voyage. Bien au contraire. On peut profiter de la mer, de la gastronomie, des souks, des rencontres et des paysages tout en donnant davantage de sens à son séjour. Car les plus beaux voyages sont souvent ceux qui nourrissent à la fois les yeux, le cœur et l’esprit
La bataille de Sbeïtla marque l’ouverture d’une nouvelle période.
Mais une question demeure : comment transformer une victoire militaire en une présence durable ?
Pour répondre à ce défi, une ville nouvelle va être fondée au cœur de l’Ifriqiya.
Son nom est Kairouan.
Plus qu’une simple cité, elle deviendra l’un des grands centres religieux, intellectuels et politiques du monde musulman.
C’est cette histoire que nous découvrirons ensemble dans le prochain article.